« LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE », de Gabriel de Guilleragues.

le_bernin_extase_terese_detail2Ces cinq longues lettres ont le caractère précis d’une étude psychologique : Mariana Alcaforado est-elle, comme la désignerait aujourd’hui le CIM-10 ou le DSM-IV (les deux seuls manuels de psychiatrie mondiale classifiant les troubles mentaux, et donnant les diagnostics et statistiques de ceux-ci), une mythomane, une vulgaire érotomane, ou bien une maniaco-dépressive… une bipolaire ? Mais peut-être a-t-elle simplement été abusée, manipulée, séduite aux seules fins d’être possédée ; un jouet utilisé puis laissé au bon vouloir du suivant… Ou bien peut-être Mariana était-elle très laide, et ne le sachant pas ?

Le malheur, le rejet, l’opprobre, l’incompréhension et l’humiliation ne sont heureusement pas des troubles mentaux. Aller vers celui ou celle qu’il ne faudrait pas, s’arrêter, se laisser arrêter, y croire, s’attacher à cette mauvaise personne par peur d’être seule en quatre murs, ne pas réussir à rompre avec l’espoir, stagner, ressasser, piétiner lamentablement dans cette relation, ou vouloir simplement aimer à tout prix pour ne pas en plus être dépossédé de son expérience – sans savoir d’ailleurs vraiment qui l’on aime chez l’autre, ou chez soi – sont autant de pièges, de chausse-trappe, de fulgurances émotionnelles que chacun a pu expérimenter dans sa propre existence. Mariana ne fait exception en rien ; elle est un cas général, symptomatique objet sexuel de son époque, sans avenir ni passé, et elle le sait.

Convento do Carmo ruins in Lisbon
The ruins of the Convent do Carmo in Lisbon. The convent was gutted in the 1755 earthquake, tsunami and subsequent fire.

L’intelligence et « l’amour » sont décidément de bien étranges élans… Ce texte magnifique et poignant a connu sa première publication en 1669.

Au couvent de Beja[1], Mariana Alcaforado, une jeune religieuse portugaise, adresse entre décembre 1667 et juin 1668 cinq lettres furieusement passionnées et touchantes à un officier français, le marquis de Chamilly[2]. Séduite, abusée puis abandonnée, la jeune Mariana écrit ces mots enflammés et désespérés que le comte de Guilleragues, directeur de la Gazette de France, va découvrir et traduire en français pour les faire publier en janvier 1669 chez le libraire Barbin[3], sans nom d’auteur.

Anonymes donc, et tenues pour authentiques, ces lettres d’une nonne déflorée à son amant connaissent un succès immédiat et immense.

Trois siècles plus tard, la controverse fait toujours rage :  les lettres sont-elle d’authentiques faux écrits par Guilleragues lui-même ? Certains écrivains contemporains – dont Philippe Sollers (nommé, lui, les autres ne le sont pas) – estiment qu’il s’agit de véritables missives.

[1] Beja – en arabe : باجة Baja – est une municipalité et ville du Portugal. Elle est la capitale du district de Beja, situé dans la région de l’Alentejo et la sous-région du Bas Alentejo. La ville coiffe une éminence du vaste plateau de l’Alentejo sur la ligne de partage des eaux entre les bassins du Sado à l’ouest et du Guadiana à l’est. Le couvent de clarisses, où vécut la célèbre religieuse portugaise, fut fondé en 1459 par Ferdinand, duc de Viseu, père du roi Manuel. L’élégante balustrade gothique qui couronne l’église et le cloître rappelle celle du monastère de Batalha. Le couvent abrite aujourd’hui le musée régional.

[2] Noël Bouton de Chamilly, Comte de St léger. Durant ses campagnes au Portugal, Noël aurait fait la rencontre d’une none enfermée dans le couvent de la Conceição de Béja, Mariana Alcaforado. Séduite puis abandonnée, lors de son retour en France, celle-ci lui aurait envoyé cinq lettres enflammées. Voici les passages de Saint-Simon, qui ne doute pas un instant de l’authenticité de ces lettres : lorsqu’il relate la mort de Chamilly, il dit dans un premier passage : « À le voir et à l’entendre (Chamilly), on n’aurait jamais pu se persuader qu’il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est l’âme de ces fameuses Lettres Portugaises » ; puis y fait une deuxième allusion plus détaillée : « il (Chamilly) avait si peu d’esprit qu’on en était toujours surpris, et sa femme, qui en avait beaucoup, souvent embarrassée. Il avait servi jeune en Portugal, et ce fut à lui que furent adressées ces fameuses Lettres Portugaises par une religieuse qu’il y avait connue et qui était devenue folle de lui ».

[3] Claude Barbin, imprimeur et libraire français, né vers 1628 et mort le 24 décembre 1698. Barbin fit presque faillite à la fin du siècle et dû se résoudre à vendre son fonds de livres, constitué de 25 000 exemplaires d’une cinquantaine d’ouvrages, à Jean-Henri Mauvais, Sieur de La Tour. Il vécut encore trois ans endetté et mourut le mercredi 24 décembre 1698 alors qu’il vendait toujours ses biens afin de partir libéré. Après sa mort, sa veuve continuera son commerce jusqu’en 1708.

Pour recevoir très vite ce chef-d’oeuvre de 48 pages et le dévorer en une soirée, le livre broché est ici  

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http://www4.fnac.com/livre-numerique/a7906729/Gabriel-Joseph-De-Lavergne-Guilleragues-LES-LETTRES-DE-LA-RELIGIEUSE-PORTUGAISE#FORMAT=ePub

 

1663-1668 au Portugal, dans un couvent.

Au-dehors, c’est la guerre…

Ce sont cinq longues lettres d’une religieuse (jeune) à un militaire (visiblement expérimenté); elles ont le caractère précis d’une étude psychologique.

Mais Marianne est-elle une vulgaire érotomane obsessionnelle ?
Aujourd’hui, les manuels de psychiatrie CIM-10 et le DSM-IV classerait sans doute sa douleur dans les manies dépressives… Ici, le diagnostic est autre : elle a été abusée, elle souffre, elle est furieuse, suppliante, amoureuse, déçue – humaine.
Le malheur, la détresse et sentimentale, morale, l’empreinte psychique ne sont heureusement pas en soi des troubles mentaux, tout au plus des visions de sensations, une approche relative à chacun de ce qui est bon ou mauvais pour soi à court et long terme. On parle d’équilibre à sauvegarder. Or, le péril est là, dans toutes nos vies : S’attacher à la mauvaise personne, rester alors qu’il faudrait fuir, ou vouloir aimer à tout prix sans savoir vraiment qui l’on aime chez l’autre sont autant de pièges, de chausse-trappe que chacun d’entre nous a pu expérimenter un jour – parfois ce sont de longues années endolories que nous détaillons, a posteriori, sidérés.
À vous, aujourd’hui, en lisant ces lettres, de vous demander si Mariana Alcoforado (1640-1723) a existé ou non.

Fiction ?

Témoignage vécu ?… quelle importance au fond, ce texte est éternel dans les contradictions et les paradoxes qu’il révèle au sujet de l’attachement, peut-être inopportun : nos choix amoureux ont-ils besoin de juges ?

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Convento do Carmo ruins in Lisbon
The ruins of the Convent do Carmo in Lisbon. The convent was gutted in the 1755 earthquake, tsunami and subsequent fire.

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